Une opération présentée comme un recensement des agents publics pour actualiser leurs dossiers et faciliter le paiement par virement bancaire soulève des interrogations. Des fonctionnaires affirment avoir fourni leurs données personnelles et, dans certains cas, reçu une nouvelle carte d’identification alors que l’ancienne était encore valide.
Selon deux sources contactées par O-News 1ère, les agents étaient invités à fournir leurs informations personnelles, leurs coordonnées bancaires ainsi que leur pièce d’identification nationale. Des photos de face et de profil auraient également été prises. La première source, Yves, professeur dans un lycée de Port-au-Prince, affirme avoir participé à cette opération à partir du mois de mai. « On nous avait demandé de venir avec nos documents pour actualiser nos dossiers et permettre les paiements par virement. Mais les paiements attendus n’ont pas suivi comme prévu », témoigne-t-il.
D’après ce fonctionnaire, le processus aurait toutefois dépassé le simple cadre administratif. Il affirme avoir constaté que certains agents ayant déjà une carte d’identification nationale encore valide se retrouvaient avec une nouvelle carte, portant le même NIU (Numéro d’identification unique) et la même photographie, mais avec une nouvelle date d’expiration. « On nous a menti. Ma carte devait expirer en 2029. Pourtant, après cette opération, on m’a remis une autre carte qui expire en 2036. J’ai donc deux cartes, avec la même photo et le même numéro », affirme Yves, qui dit conserver les deux documents. Une situation qu’il juge suffisamment inhabituelle pour susciter des questions sur l’utilisation des données collectées auprès des fonctionnaires.
Notre seconde source, Marie, infirmière dans un hôpital du Cap-Haïtien, confirme avoir été sollicitée dans le cadre de ce qui lui était présenté comme un recensement administratif. Elle affirme que les employés devaient fournir leurs pièces d’identification et plusieurs informations personnelles. « On nous avait expliqué que c’était pour mettre les dossiers à jour. Mais lorsqu’on voit ensuite des personnes recevoir une nouvelle carte alors que l’ancienne n’était pas expirée, on est en droit de se demander ce qui se passe réellement avec les informations recueillies », confie-t-elle. Selon elle, plusieurs catégories de fonctionnaires, notamment des médecins et des enseignants, auraient été concernées par cette démarche.
Une source très bien placée au sein de l’Office national d’identification (ONI), qui s’est entretenue avec O-News 1ère sous couvert d’anonymat, estime qu’une telle situation mérite des explications. Selon cette source, la carte d’identification nationale est valide pour une période de dix ans, avec une date d’expiration clairement indiquée. « Il est anormal qu’une personne se retrouve avec deux cartes d’identification alors que la première n’est pas encore arrivée à expiration. En principe, pour renouveler une carte, il faut attendre l’échéance de sa période de validité de dix ans », explique-t-elle. Dans le cas rapporté par notre témoin, l’ancienne carte devait expirer en 2029, tandis qu’une nouvelle carte, portant le même NIU (Numéro d’identification unique) et la même photographie, lui aurait été remise avec une date d’expiration fixée à 2036. Pour cette source de l’ONI, cette situation nécessite donc des éclaircissements sur les circonstances dans lesquelles cette nouvelle carte a été produite.
Ces révélations prennent une dimension politique dans un contexte où les conditions d’adhésion aux partis politiques font débat. Le Conseil électoral provisoire avait proposé un seuil de 30 000 membres pour l’inscription des partis, avant que le pouvoir exécutif ne défende, dans une version modifiée du projet, un seuil de 100 000 membres, avant de revenir finalement à 30 000 après des discussions avec plusieurs formations politiques. Des partis ont depuis dénoncé ce qu’ils présentent comme un stratagème visant à utiliser les données des fonctionnaires à des fins partisanes. Dans un message publié le samedi 29 août, Rénald Lubérice a écrit : « Sous couvert de “recensement”, des fonctionnaires auraient été contraints de livrer leurs données personnelles d’identification à l’administration. Ces informations auraient ensuite servi à gonfler artificiellement les listes de membres de structures politiques engagées dans le processus électoral. »
Pour l’heure, ces accusations restent à vérifier et aucune preuve publique ne permet d’établir que les données recueillies lors de cette opération ont effectivement été utilisées pour constituer ou gonfler les listes de membres d’un parti politique. Mais plusieurs éléments, notamment les témoignages de fonctionnaires, l’opération présentée comme un recensement par le ministère de l’Économie et des Finances et les interrogations autour de l’émission de nouvelles cartes d’identification, soulèvent des questions auxquelles les autorités devraient répondre. Quel était exactement l’objectif de cette opération ? Quelles données ont été collectées, par qui et à quelles fins ? Et pourquoi certains fonctionnaires auraient-ils reçu une nouvelle carte alors que leur ancienne carte était encore valide ?
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