En Haïti, une nouvelle forme de guerre s’installe au-dessus des quartiers populaires. Plusieurs zones contrôlées par des groupes armés sont ciblées par des frappes de drones explosifs pilotés comme dans un jeu vidéo par des membres du « Task Force » opérant sous l’autorité du pouvoir en place, pendant que des organisations internationales dénoncent des morts civiles, y compris des enfants.
Le 20 septembre 2025, un drone équipé d’explosifs a explosé près du complexe sportif et culturel « Nan Pak », dans le quartier de Simon Pelé, à Port-au-Prince. Ce jour-là, des enfants s’étaient rassemblés pour une distribution de cadeaux organisée par le chef du groupe criminel Simon Pelé, Albert Steevenson, alias « Djouma ». Selon Human Rights Watch, dix civils ont été tués, dont neuf enfants âgés de 3 à 12 ans. Des images de corps d’enfants ensanglantés et de familles en pleurs ont circulé discrètement dans plusieurs réseaux locaux sans jamais provoquer de véritable débat national sur l’usage de ces armes.
Mais cette frappe n’était pas un cas isolé. Le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) affirme avoir recensé des dizaines de morts et de blessés civils liés aux frappes de drones. Parmi les victimes figurent notamment une marchande ambulante, mère de trois enfants, tuée alors qu’elle vendait ses produits dans la rue, ainsi qu’une femme morte dans sa propre maison après que deux membres de gangs s’y furent réfugiés pour échapper à un drone.

Mais quels sont réellement ces fameux drones ?
Depuis le début de l’année 2025, les forces de sécurité haïtiennes, avec le soutien de Vectus Global, mènent des opérations anti-gangs à l’aide de drones explosifs dans plusieurs quartiers densément peuplés de Port-au-Prince. Vectus Global est une société militaire privée américaine dirigée par Erik Prince, fondateur de Blackwater.
Ils sont petits, rapides, presque silencieux. Mais derrière leur apparence compacte se cache une arme devenue l’un des symboles les plus meurtriers de la guerre moderne. Afin de comprendre précisément la nature de cette arme de guerre désormais utilisée par le « Task Force » créé par le Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé et opérant avec l’appui de cette entreprise américaine, O-News 1ère s’est entretenu avec un ancien droniste lié au dispositif sécuritaire opérant en Haïti.

Selon cette source, qui a requis l’anonymat pour des raisons de sécurité, les opérations sont menées à l’aide de drones FPV (« First Person View » — « vue à la première personne »), des appareils devenus redoutables sur les champs de bataille en Ukraine avant de se propager dans plusieurs conflits à travers le monde, du Mali à la Syrie, en passant par l’Irak, la Birmanie et désormais Haïti. Même le Hezbollah utilise ces drones contre Israël, selon une enquête publiée par journal Le Monde.
Ces drones, peu coûteux mais extrêmement précis, sont pilotés à l’aide de lunettes immersives permettant aux opérateurs de suivre leurs cibles en temps réel, comme s’ils se trouvaient eux-mêmes à bord de l’appareil.

Selon les informations obtenues par O-News 1ère auprès de spécialistes du secteur, un drone FPV utilisé dans des opérations tactiques peut être assemblé à partir de composants relativement accessibles sur le marché international : châssis en carbone, moteurs brushless ultra-rapides, hélices renforcées, caméra FPV haute définition, antennes de transmission, contrôleur de vol électronique, batteries lithium haute puissance et lunettes immersives reliées au système de pilotage.
Notre source, directement liée au dispositif sécuritaire opérant en Haïti et qui nous a transmis un modèle de ce type d’appareil, affirme que certains drones utilisés dans les opérations menées dans les quartiers du pays sont spécialement modifiés afin de transporter des charges explosives artisanales ou militaires. Certains systèmes utiliseraient aussi la fibre optique pour maintenir le contrôle du drone même en cas de brouillage électronique.

D’après les spécialistes consultés par notre rédaction, le prix de ces appareils varie considérablement selon leur niveau de sophistication. Un drone FPV standard peut coûter entre 400 et 1 500 dollars américains, tandis que des versions tactiques adaptées aux opérations armées peuvent valoir plusieurs milliers de dollars après l’ajout de systèmes de transmission avancés, de lunettes immersives professionnelles et d’équipements de stabilisation de haute précision.
« Quand les gangs lèvent les yeux et comprennent qu’un drone est déjà au-dessus d’eux, il est souvent trop tard pour fuir », confie à O-News 1ère un membre des Forces armées d’Haïti impliqué dans le dispositif.
Une technologie de guerre aux lourdes conséquences pour les civils
Notre enquête révèle que la majorité des opérations ont été réalisées avec le soutien de Vectus Global. L’ambassadeur américain en Haïti a lui-même confirmé à Human Rights Watch que le Département d’État américain avait accordé à cette entreprise une licence d’exportation de services de défense vers Haïti.
Depuis plusieurs mois, les attaques se multiplient dans les communes de Cabaret, Cité Soleil, Croix-des-Bouquets, Delmas, Petite-Rivière-de-l’Artibonite, Marchand-Dessalines, Kenscoff, Léogâne, Pétion-Ville, Tabarre et Port-au-Prince. Selon Human Rights Watch, 57 frappes ont été recensées entre novembre et le 21 janvier, soit près du double des trois mois précédents. L’organisation affirme que ces opérations ont causé la mort de 1 243 personnes et blessé au moins 738 autres, dont plusieurs civils.

Dans certains quartiers, la peur est devenue permanente. Des habitants racontent vivre enfermés chez eux, craignant à tout moment l’arrivée de ces drones capables de se faufiler entre les bâtiments et de poursuivre des véhicules en mouvement grâce à des flux vidéo en direct.
Face à cette escalade, Amnesty International a tiré la sonnette d’alarme. Le 14 mai 2026, Ana Piquer, directrice pour les Amériques de l’organisation, dénonçait « un précédent extrêmement inquiétant » et estimait que l’usage de drones armés dans des zones urbaines densément peuplées pourrait constituer des exécutions extrajudiciaires.

Haïti face aux accusations de violations du droit international
Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ratifié par Haïti, impose pourtant des limites claires. Selon les normes internationales relatives aux droits humains, les États doivent veiller à ce que les agents des forces de l’ordre — y compris ceux employés par des sociétés privées travaillant pour le gouvernement — cherchent à minimiser les blessures et à préserver la vie humaine.
Le recours à des armes létales n’est autorisé qu’en dernier ressort, lorsqu’il est strictement nécessaire pour protéger une vie humaine. Toute utilisation de la force doit être nécessaire, proportionnée et encadrée par la loi. Or, dans les quartiers populaires de Port-au-Prince, plusieurs organisations dénoncent aujourd’hui des frappes menées sans transparence, sans contrôle public et avec des conséquences potentiellement catastrophiques pour les civils.
Les drones explosifs peinent à faire reculer les gangs
Pendant ce temps, malgré le soutien affiché des États-Unis, de l’ONU et la présence annoncée de la Force de répression des gangs, les groupes armés continuent d’étendre leur emprise bien au-delà de la capitale. Aucune offensive majeure ni aucune présence réellement visible sur le terrain n’ont permis de reprendre durablement le contrôle des zones dominées par les gangs, malgré l’arrivée très médiatisée, le 14 mai dernier, du major général mongol Erdenebat Batsuuri, présenté comme le nouveau commandant en chef de cette force.
Jusqu’à présent, aucun grand chef de gang n’a encore été capturé ou neutralisé. Et dans plusieurs zones de Port-au-Prince, la population se retrouve désormais coincée entre la terreur des gangs et celle des drones explosifs. Derrière la promesse d’une guerre technologique contre les groupes armés se pose désormais une question pertinente : jusqu’où l’État haïtien peut-il aller au nom de la sécurité ?
