Quand un pays s’enfonce dans l’incertitude, la parole publique devrait éclairer. Jeudi matin sur Radio Magik9, elle a plutôt obscurci. L’intervention du secrétaire d’État à la Communication, Patrick Willio Crispin, a offert un spectacle troublant : celui d’un pouvoir qui semble incapable — ou refuse — d’assumer clairement ses intentions sur la réforme constitutionnelle et le référendum annoncé.
Pendant plus de quinze minutes d’échanges avec les journalistes Roberson Alphonse, Robenson Geffrard et Jean Daniel Sénat, aucune réponse structurée, aucun mécanisme expliqué, aucune base légale assumée. À la place, une formule répétée comme un bouclier politique : « Ce n’est pas le gouvernement qui organise ni les élections ni le référendum. » Une esquive qui sonne comme un aveu d’impuissance ou, pire encore, comme une stratégie délibérée pour entretenir le flou sur la question de la légalité et de la légitimité du processus engagé.
Car derrière ces jeux de langage se cache une réalité brutale : la Constitution du 29 mars 1987, amendée, est aujourd’hui traitée par certains cercles du pouvoir comme une contrainte gênante qu’il faudrait contourner pour avancer, plutôt qu’un socle à respecter. Or, chaque fois que la loi fondamentale est fragilisée, c’est tout l’édifice démocratique qui vacille. Haïti en a déjà payé le prix à maintes reprises — crises électorales, transitions bancales, institutions paralysées, économie asphyxiée, population abandonnée.
Dans toute démocratie digne de ce nom, la loi fondamentale ne se manipule pas au gré des urgences politiques. Invoquer implicitement une situation d’exception sans la déclarer officiellement, sans la publier dans Le Moniteur, sans en définir les limites ni les garanties, revient à gouverner dans une zone grise dangereuse. Une démocratie ne peut survivre longtemps à l’arbitraire, même habillé du vocabulaire de la stabilisation ou de la réforme.
La question n’est donc plus technique, elle est politique et morale : le pouvoir va-t-il enfin dire clairement au pays dans quel cadre légal il agit ? Quels articles de la Constitution continuent de s’appliquer ? Quels changements sont envisagés, et au nom de quelle légitimité ? À force de refuser la transparence, les dirigeants actuels prennent le risque de transformer une réforme annoncée en détonateur d’une nouvelle crise nationale.
L’histoire récente d’Haïti nous l’enseigne avec cruauté : les crises naissent rarement du hasard. Elles germent dans le silence, prospèrent dans l’ambiguïté et explosent lorsque la confiance disparaît. Aujourd’hui, ce n’est pas seulement un référendum qui est en jeu. C’est la crédibilité même de l’État. Et cette fois, l’histoire pourrait juger sévèrement ceux qui auront préféré les jeux de mots à la clarté républicaine.
