La sortie de Kenny Haiti sur la présence du drapeau haïtien lors du spectacle de Bad Bunny au Super Bowl n’est pas un simple faux pas. Elle révèle un malaise plus profond : un déficit de culture civique, de conscience nationale et de lecture symbolique chez une partie de la scène artistique haïtienne.
Quand le drapeau haïtien apparaît dans un événement suivi par des millions de spectateurs à travers le monde, ce n’est pas anodin. C’est de la visibilité, de la représentation, de la reconnaissance internationale. Pour un pays comme Haïti, trop souvent réduit aux catastrophes dans l’actualité mondiale, cette présence vaut de l’or sur le plan symbolique.
Bad Bunny n’a pas fait un simple show : il a porté un message politique clair contre la répression migratoire et la stigmatisation des immigrants. Mettre en avant les drapeaux des pays d’Amérique et de la Caraïbe, citer Haïti, c’est envoyer un signal de solidarité. Ne pas comprendre cela, c’est passer complètement à côté de la portée du moment.
Le plus inquiétant, c’est qu’un artiste haïtien vivant aux États-Unis semble ignorer l’importance d’un événement comme le Super Bowl, qui est l’une des plus grandes scènes culturelles de la planète. Cela traduit soit un manque d’information, soit un manque d’intérêt pour ce qui touche à l’image de son propre pays.

Autrefois, dans les années 70-80, voire 90, les artistes haïtiens portaient des combats, des messages. Ils dénonçaient la dictature, l’injustice, l’oppression. Leur musique était une arme morale, une conscience collective. Ils écrivaient pour la dignité du peuple. Aujourd’hui, trop d’artistes semblent davantage préoccupés par leurs contrats, leurs cachets et leur image que par la souffrance de leur propre peuple.
Être artiste, ce n’est pas seulement divertir. C’est aussi inspirer, unir, éveiller. Dans une société en crise, le rôle de l’artiste dépasse largement la scène et les réseaux sociaux. Une chanson, un message, un geste public peut redonner espoir à une nation meurtrie.
L’histoire mondiale est claire : Bob Marley, Nina Simone, Fela Kuti, Bob Dylan, Manno Charlemagne, Barbara Guillaume, Dieudonné Larose… n’étaient pas de simples performers. Ils étaient des voix de résistance. Ils ont marqué leur époque parce qu’ils ont choisi leur peuple plutôt que le confort du silence.
Le débat dépasse donc Kenny Haiti. Il pose une question brutale mais nécessaire : à quoi sert la notoriété si elle ne sert jamais la nation ? À quoi sert la musique si elle n’accompagne pas le peuple dans ses heures les plus sombres ?
Quand des artistes banalisent les symboles nationaux ou restent muets face à la tragédie, ils participent, volontairement ou non, à l’effacement moral du pays.
L’heure n’est plus à la neutralité confortable. L’histoire jugera ceux qui ont chanté pour l’argent… et ceux qui ont chanté pour leur peuple.
