Inscription des électeurs reportée : si Jacques Desrosiers et son CEP n’ont rien à perdre, le peuple, lui, perd tout

Ce n’est plus un simple report. Ce n’est plus un retard administratif. C’est un sabotage. En repoussant les inscriptions électorales après huit jours de silence calculé, le Conseil électoral provisoire (CEP), dirigé par Jacques Desrosiers, envoie un message clair et inquiétant : la démocratie haïtienne peut attendre encore.

Il faut arrêter de maquiller la réalité. Ce qui se joue aujourd’hui n’a rien de technique. Rien d’accidentel. Le report des inscriptions électorales est un acte politique. Un acte assumé. Une décision qui s’inscrit dans une logique de contrôle, de calcul et de confiscation du pouvoir.

Quelques semaines plus tôt, le Premier ministre de facto, contesté mais adoubé par les États-Unis, modifiait le mandat du CEP pour lui permettre de piloter un référendum sans date. Une réforme opaque, imposée sans véritable débat, qui redéfinit les priorités : avant les élections, place aux manœuvres.

Et le Conseil électoral provisoire suit. Sans résistance. Sans explication claire. Sans respect pour le peuple. Mais ce qui choque profondément, ce n’est pas seulement la décision en elle-même. C’est la manière.

Huit jours. Huit jours de silence pour finalement annoncer ce que beaucoup soupçonnaient déjà : le calendrier électoral est sacrifié. Les inscriptions des électeurs et l’enregistrement des candidats, prévus respectivement pour le 1er et le 13 avril, sont reportés. Sans date précise. Sans garantie. Sans crédibilité.

C’est une insulte. Une insulte à une génération entière qui attend depuis dix ans. Une jeunesse privée de vote, privée de voix, privée de futur politique. Ceux qui avaient 18 ans le 20 novembre 2016, date des dernières élections, approchent aujourd’hui la trentaine sans avoir jamais glissé un bulletin dans une urne. Dix ans de dépossession démocratique. Dix ans d’exclusion silencieuse.

Et pendant ce temps ? Le CEP fonctionne. Les salaires tombent chaque mois. Les millions de gourdes circulent, pendant que le pays s’enlise. L’institution vit. Elle respire. Elle consomme. Mais elle ne produit rien. Aucun scrutin. Aucune échéance respectée. Aucun résultat. Un appareil vide. Une coquille institutionnelle au service du blocage.

Jacques Desrosiers et ses conseillers n’ont rien à perdre. Rien. Ni mandat électif à défendre. Ni sanction populaire à craindre. Ni urgence à respecter. Leur confort est garanti. Leur position est protégée.

Mais le peuple, lui, perd tout. Il perd du temps. Il perd confiance. Il perd foi en toute possibilité de changement par les urnes. Et, dans un pays déjà miné par la violence, cette perte est une bombe à retardement. Car, à force de fermer la voie électorale, on ouvre d’autres voies. Plus sombres. Plus dangereuses.

Et cela, le Conseil électoral provisoire le sait. Mais, au lieu d’agir, il joue la montre.

Pire encore : pendant que les élections risquent d’être repoussées, les coulisses s’agitent. O-News 1ère l’a révélé le 10 mars dernier : des conseillers électoraux sont menacés d’éviction. Le pouvoir cherche à recomposer le CEP, à en redessiner l’équilibre interne, à verrouiller l’institution avant toute échéance. Autrement dit : contrôler l’arbitre avant même de fixer la date du match.

Dans ces conditions, parler d’élections libres relève de la fiction. Ce n’est plus une transition. C’est une confiscation. Chaque report devient une stratégie. Chaque délai, un outil. Chaque silence, une méthode.

Et pendant que le CEP avance masqué, le pays recule à visage découvert. Mais la vérité est ailleurs. La vérité, c’est que la machine électorale n’est pas simplement en panne. Elle est volontairement grippée. Enrayée par des intérêts politiques. Alimentée par l’absence de reddition de comptes. Maintenue dans un état d’arrêt contrôlé.

Et personne ne rend de comptes. Ni sur les délais. Ni sur les budgets. Ni sur les décisions. Le Conseil électoral provisoire fonctionne en circuit fermé. Hors du regard du peuple. Hors de toute pression démocratique réelle.

Au rythme actuel, rien ne garantit la tenue d’élections en 2026. Et le doute plane déjà sur 2027. C’est inacceptable. Car une institution électorale qui ne produit pas d’élections n’est plus une institution démocratique. C’est un instrument de blocage. Un outil de prolongation du statu quo. Un verrou.

Et aujourd’hui, ce verrou porte un nom : Jacques Desrosiers. Il doit répondre. Pas demain. Pas « incessamment ». Maintenant. Dire clairement si oui ou non les élections auront lieu en 2026. Dire la vérité sur les raisons pour lesquelles le calendrier est modifié. Dire qui décide réellement. Dire ce qui se joue derrière ce report.

Car le peuple haïtien n’est pas dupe. Il voit. Il comprend. Il encaisse. Mais il ne pourra pas attendre indéfiniment. Et le jour où l’attente se transforme en rupture, il sera trop tard pour invoquer des raisons techniques.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *