Alors que le procès fédéral à Miami entre dans sa sixième semaine, le témoignage de John Joël Joseph, livré jeudi, plonge au cœur des dernières heures ayant précédé l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse. L’ancien sénateur de l’Ouest déroule un récit détaillé, citant plusieurs figures clés impliquées dans ce dossier explosif.
À la barre, John Joël Joseph, 55 ans, affirme avoir rencontré les procureurs à 31 reprises pour préparer sa déposition. Il reconnaît avoir initialement gardé le silence sur certains éléments par crainte pour sa vie, mais assure désormais dire toute la vérité.
Selon son témoignage, le plan initial visait à arrêter Jovenel Moïse sur la base d’un mandat judiciaire. Mais ce scénario aurait été détourné par des membres de la sécurité présidentielle et de la Police nationale d’Haïti, conduisant à l’assassinat du chef de l’État à l’arrivée du commando colombien à sa résidence.
Bien que non inculpé aux États-Unis, Joseph Félix Badio apparaît comme une pièce centrale dans les coulisses. Toutefois, John Joël Joseph soutient qu’il ne dirigeait pas l’opération. « Badio n’était pas le commandant », a-t-il affirmé, désignant plutôt James Solages comme chef du dispositif.
Toujours selon lui, Badio aurait financé la location de véhicules et fourni de faux insignes de la DEA ainsi que des plaques diplomatiques afin de faire passer l’opération pour une mission officielle américaine. Il aurait également préparé l’après-Moïse, évoquant un plan visant à installer la juge Windelle Coq Thélot à la présidence, avec l’appui de plus de 100 membres de la sécurité du Palais national soudoyés à 1 000 $ chacun et de responsables policiers, dont Dimitri Hérard.
Plus troublant encore, John affirme que Badio aurait suggéré de faire disparaître le corps du président en le découpant, le mettant dans un tonneau, puis en le jetant à la mer.
Un plan qui bascule
Dans la soirée du 6 juillet 2021, les principaux acteurs se retrouvent chez Rodolphe « Dodof » Jaar. Les Colombiens s’activent dans la cour, nettoyant armes et munitions, tandis que les échanges s’intensifient à l’intérieur.
Au moment du départ, Solages interroge John sur la présence d’hommes chargés de « nettoyer » après l’opération. Une demande qui le choque profondément. « Vous allez tuer le président et incendier sa maison… nettoyer quoi exactement ? », réagit-il, déstabilisé.
Car entre-temps, le plan a changé. Selon lui, Vincent lui aurait confié que l’objectif était désormais clair : « tuer et brûler » le président et son épouse — un virage radical par rapport à l’idée initiale d’éviction du pouvoir.
Face à cette annonce, John dit avoir exprimé son incompréhension. « Pourquoi le tuer ? » Une question restée sans réponse. Seule réplique : « Une entrée, une sortie », aurait lancé Solages, laissant entendre une opération sans retour.
La nuit du drame
Après s’être opposé au plan visant à tuer Jovenel Moïse, John Joël Joseph affirme que Solages a pris son véhicule ainsi que son chauffeur, le laissant momentanément bloqué.
Alors qu’il redescendait la montagne, il dit avoir reçu un appel de son chauffeur l’informant de violents tirs à la résidence présidentielle.
Il a immédiatement contacté Solages pour lui demander de quitter les lieux. « Laissez-moi faire mon travail », lui aurait répondu ce dernier.
Peu après, la confirmation tombe
Dans les échanges qui ont suivi, Solages lui a finalement annoncé que le président était mort.
Craignant pour sa sécurité, John dit s’être réfugié dans une maison d’hôtes, affirmant n’avoir jamais anticipé une issue aussi fatale.
Il insiste également sur l’absence de plan clair pour l’après-assassinat. Malgré les pressions pour faciliter l’installation rapide d’un successeur au Palais national, il affirme avoir refusé toute implication.
Selon lui, Solages lui aurait demandé d’assurer la présence de la juge Coq Thélot au palais. Il s’y serait opposé, estimant que toute personne s’y rendant serait immédiatement associée au meurtre.
Dans les heures qui suivent, il rejette aussi les appels à mobiliser la population dans les rues. « Sous quelle autorité ? », aurait-il répondu, refusant de cautionner ce qu’il décrit comme une opération ayant totalement dévié de son objectif initial.
Avec le journal floridien Miami Herald
