Il est temps, plus que temps, que la presse haïtienne rompe le silence face à la banalisation des attaques sexistes dans l’espace public. En 2026, voir une plateforme se réclamant du journalisme transformée en tribune de dénigrement visant des femmes engagées dans la vie publique constitue une honte nationale et une régression inquiétante. La liberté d’expression ne peut être transformée en permis de détruire des réputations ni en arme de guerre psychologique contre celles qui osent exister dans l’espace public.
Faire de la politique en Haïti quand on est une femme relève déjà d’un combat quotidien. Entre menaces, marginalisation et violences symboliques, celles qui s’engagent paient un prix lourd. Dans un univers dominé par des milliers d’hommes, elles prennent des risques personnels, professionnels et parfois physiques. On peut contester leurs choix, leurs stratégies ou leurs résultats. Mais les réduire à des cibles d’attaques personnelles relève d’une violence symbolique qui affaiblit toute la démocratie.
Depuis plusieurs années, l’émission politique en ligne « SE SA NOU VLE », animée par Rudy Thomas Sanon sur les réseaux sociaux, est accusée d’alimenter une campagne répétée de propos jugés dégradants envers des femmes. L’ancienne sénatrice Dieudonne Luma Étienne, l’ex-ministre Majory Michel et la journaliste Marie Raphaëlle Pierre, ancienne collaboratrice de l’animateur à Radio Ibo, comptent parmi celles qui ont été prises pour cibles. Ce n’est plus du débat. C’est une mécanique d’acharnement.
Au-delà des noms, à force d’insinuations, de propos dégradants et de cyber-harcèlement, un climat de terreur numérique s’installe. Et ce climat contribue systématiquement à créer un environnement toxique où l’espace médiatique devient un champ de bataille, et non un lieu de débat. Il envoie surtout un message dangereux aux jeunes générations : celui que la visibilité féminine se paie par l’humiliation publique, celui que la parole et la position politique des femmes doivent être punies.
La responsabilité des médias est immense. Être journaliste ou animateur d’opinion, c’est disposer d’un pouvoir d’influence qui exige retenue, rigueur et sens de l’éthique. Quand ce pouvoir est utilisé pour fragiliser la dignité humaine, c’est toute la crédibilité du métier qui vacille. La presse ne peut être à la fois juge, partie et bourreau.
Le plus alarmant reste peut-être le silence : silence des instances professionnelles, silence de certains confrères, silence d’une société qui finit par s’habituer à l’inacceptable. Mais chaque silence nourrit l’impunité. Chaque attaque non dénoncée devient une permission implicite d’aller plus loin. Chaque propos sexiste banalisé ouvre la voie à une violence plus grande.
La presse ne peut être un champ de lynchage. Elle ne peut être une fabrique de haine ni une scène de règlements de comptes. Être journaliste, ce n’est pas disposer d’un micro pour écraser le plus faible que soi. C’est porter une responsabilité sociale immense. Quand cette responsabilité est trahie, c’est toute la profession qui est salie.
À O-News 1ère, nous refusons de faire partie de ceux qui tolèrent l’inacceptable au nom d’une prétendue solidarité de corps. Nous refusons cette normalisation. Non, le « linge sale » ne doit pas toujours se laver en famille quand la dignité humaine est piétinée en place publique.
Il faut dire stop. Stop au cyber-lynchage. Stop aux attaques sexistes. Stop à la dérive médiatique. Défendre les femmes haïtiennes aujourd’hui, c’est défendre l’avenir même de notre démocratie. Car une démocratie et une société vivantes sont celles où les femmes peuvent s’engager sans être livrées à la vindicte numérique.
