L’arrivée mardi 3 février de navires militaires américains dans la baie de Port-au-Prince, suivie mercredi de l’atterrissage d’un avion militaire sur le tarmac de l’aéroport international, ne peut être lue comme un simple geste technique. Ce sont des signaux de puissance. Derrière les mots polis de « soutien à la sécurité », c’est un rapport de force qui s’affiche.
Dans un pays déjà fragilisé par la crise politique et institutionnelle, l’arrivée de moyens militaires étrangers ravive de vieux souvenirs. À chaque crise haïtienne, le même scénario se répète : l’international débarque, décide du tempo, trace les lignes rouges. Pendant ce temps, la souveraineté haïtienne devient un concept théorique. On parle d’aide, mais on impose des choix. On parle de stabilité, mais on court-circuite la volonté nationale.
Le moment choisi n’est pas innocent. Alors qu’un Premier ministre est contesté, qu’un Conseil présidentiel de transition est décrié, que la classe politique est divisée et que la question du leadership politique reste ouverte, la présence militaire américaine pèse comme une pression silencieuse. Le message implicite est clair : certains profils politiques sont acceptables, d’autres non.
Utiliser la peur — peur de l’insécurité, peur du chaos, peur de l’effondrement — devient une stratégie. On crée l’urgence pour justifier l’ingérence. Mais aucune nation ne se reconstruit durablement sous intimidation diplomatique ou sous surveillance militaire étrangère. La stabilité durable ne s’impose pas par des navires au large d’une capitale ni par des avions militaires sur le tarmac de son aéroport, mais par la légitimité et la confiance populaire.
Haïti n’a pas besoin d’un tuteur armé. Elle a besoin de respect, d’espace politique et de décisions prises par ses propres citoyens. Le pays ne peut pas éternellement être un terrain de manœuvres géopolitiques.
Le peuple haïtien doit rester l’acteur central de son destin. Sans cela, chaque intervention, même présentée comme sécuritaire, risque d’apparaître comme une ingérence de plus dans une nation qui cherche encore à décider par elle-même. Tant que les grandes puissances joueront aux échecs avec le destin haïtien, la stabilité restera un mirage.
